mamiwatasRécit de voyage par Elisa

Les Saras est un village à mi-chemin entre Pointe Noire et Dolisie. Avec quelques amis, nous décidons de nous ressourcer le temps d’un week-end dans le massif du Mayombe, loin de l’agitation et des effluves d’essence de Pointe-Noire. Les Saras me séduit instantanément. C’est un petit bourg escarpé et vivant autour de sa rivière, son marché et sa gare désaffectée. On se hasarde sur les rails de l’ancienne ligne de chemin de fer Pointe-Noire Brazzaville et très vite, on peut sortir du village et par quelques chemins de traverse, trouver un endroit tranquille pour se baigner dans la rivière.

C’est là que réside toute la vie et la beauté de la communauté de Les Saras. On croise sur les chemins, les paysans qui reviennent de la récolte des Safous. Certaines femmes, à l’âge avancé, portent des filets de plus de 20 kgs sur leur dos. Elles traversent la rivière à gué, les jambes bien ancrées dans le sol meuble. Elles sont des rocs au milieu du courant. Lorsque je m’y essaye, la rivière manque de m’emporter. [...]

Au détour d’une petite crique, d’autres femmes se lavent. Elles enlèvent leurs pagnes et les frottent avec force sur la roche mouillée. Les hommes sont un peu plus loin. La lumière verticale du soleil de l’équateur est filtrée par les frondaisons. Il fait frais et propre. Plusieurs fois ce week-end, nous décidons de nous rendre au croisement de deux bras de rivière pour nous y baigner et fondre un peu sur les pierres chauffées.

C’est un endroit de passage. On se dit bonjour. On est des bêtes curieuses les uns pour les autres. Un homme s’arrête et nous dit que sa mère, en nous voyant dans le lit de la rivière, a décidé de faire demi-tour. Nous lui avons fait peur. Elle nous prenait pour des Mamiwatas : des sirènes !

Sur le coup, je relève avec légèreté les restes de culture animiste. Je me sens surtout mal pour cette vieille dame, obligée de faire deux kilomètres de plus avec son fardeau. Mais je ne sais rien ! A la fin du week-end je laisse mes amis repartir vers leur vie ponténégrine et je reste un peu avec notre logeuse, Armande et son fils Jaime. Là, j’apprends ce que sont les Mamiwatas. « Vraiment ! »

Après une fin de journée agréable à base de bière et de ballade avec Jaime, nous nous regroupons dans le petit salon d’Armande. Jaime me prépare une délicieuse omelette. Je suis enfoncée dans un siège confortable, Armande s’allonge sur le canapé.

mamiwatas3La palabre commence.

Nous échangeons un peu. Comme avec beaucoup de congolais j’insiste sur le fait que je suis d’origine malgache. Peut-être pour créer une proximité que n’ont pas les autres mundele, ouvrir un peu plus la porte du Mayombe ! Maman Armande, elle, me parle de son grand-père portugais venu ouvrir cette auberge à Les Saras. Elle utilise les mêmes ruses. Je l’aime déjà.

Je lui raconte avec joie mes petites aventures de touriste. Mais ses yeux s’allument à la mention des mamiwatas. Je sens qu’elle peut m’en dire plus sur ces croyances. Je n’ai pas besoin de la pousser beaucoup. Elle me conte son histoire personnelle avec les sirènes du coin. Je retranscris comme je peux les souvenirs flous et intenses de cette soirée :

Le plus jeune fils d’Armande va un jour à la rivière avec ses amis. Au détour d’une promenade en bande, ils le défient.

« Va te baigner, là-bas, dans le tourbillon noir à côté de la rive »

Personne n’y va, car c’est bien connu, c’est le repaire d’une Mamiwata très puissante. Mais le fils d’Armande, pris dans le jeu, avec l’arrogance naïve de l’enfance, se jette dans le malheureux piège de ses camarades.

Il entre dans l’eau et se sent attiré par le tourbillon. Il ne résiste pas même s’il comprend que quelque chose de bizarre est à l’oeuvre. Un peu effrayé, il reste peu de temps dans le lit de la rivière et revient triomphant vers ses amis. Il rentre chez lui au soir. Il ne se sent vraiment pas bien. Il refuse de manger et va se coucher.

Le lendemain matin, Armande voit son fils différent. Il ne sourit pas, ne veux toujours pas manger. Lui qui lui disait toujours qu’il l’aimait, parlait avec animation, est silencieux. Son regard, vide. Très vite, elle demande à son garçon ce qui ne va pas. Il lui parle du défi de la veille. Maman Armande s’offusque. Elle connaît ce coin de la rivière. Mais son affolement s’amplifie lorsque le garçonnet lui raconte le rêve qu’il a fait la nuit précédente :

« En rêve, je suis revenu dans le tourbillon. Je suis seul quand apparaît une grande Mundele. Elle a des cheveux roux et la peau très blanche. Elle est belle, Maman, si belle. Encore plus belle que toi. Elle me parle d’une voix douce. Je veux l’entendre toute ma vie. Elle me donne à manger. Des bonbons, des frites. Me donne à boire. Je mange et je bois tout ce qu’elle me donne. Je l’aime. »

A partir de ce moment-là, Armande sait que son fils est possédé par la Mamiwata. Elle n’aura de cesse de trouver un remède à cette maladie de l’esprit, car il se meurt. Pendant des mois il refuse de manger normalement. Tout ce qu’il ingurgite, il le vomit. Le saka-saka, le poisson, le safou, le manioc,... Tout ! Armande déploie des trésors d’ingéniosité culinaires mais rien n’y fait. C’est pourtant une cuisinière hors-pair. Les seuls aliments qu’il garde sont les mauvaises nourritures : bonbons, gâteaux, coca-cola. La nourriture des Sirènes. Celle qu’on donne à la rivière ou aux cascades pour les bénir avant de s’y aventurer...

Après un an ou deux à ce régime, l’enfant est faible. Il tombe toujours malade. Et pire encore : il n’aime plus sa mère. Entièrement dévoué à la Mamiwata de ses rêves il plonge peu à peu dans une léthargie inquiétante. Alors Armande décide de prendre les choses en main. Elle l’emmène voir tous les shamans du Congo. Elle part même au Cameroun pour y rencontrer le plus grand de tous et lui demander son aide mais personne ne peut l’aider. Elle sait que pour délivrer son plus jeune garçon elle doit se rendre elle-même au tourbillon et faire un rituel. Mais sa peur l’en empêche. Armande ne va plus à la rivière depuis des années. Elle sait que la possession de son fils est liée à sa propre histoire...

Enfant, elle aussi s’est retrouvé face à une Mamiwata qui avait pris la forme d’une assiette argentée apparue miraculeusement dans le lit de la rivière. La jeune Armande avait refusé de suivre l’assiette jusqu’au repaire de la sirène pensant se protéger. Mais les esprits ont très bonne mémoire et reconnaissent le sang. Son fils paye, 30 ans après, le prix de son orgueil de jeune fille.

Un shaman promet cependant à Armande que l’emprise de la sirène perdra de sa force avec le temps. Et effectivement, après quelques années, le fils recommence à manger normalement. Mais l’enfant rieur et joueur n’est plus. Sa personnalité est à jamais changée.

Ebranlée par cette histoire, je demande à Maman Armande comment on peut gagner face aux Mamiwatas. Elle me répond : « On ne peut pas ! »

On peut refuser ou accepter les dons des sirènes, quoi qu’il arrive, on se fait avoir ! Inquiétée par le conte d’Armande, j’admets avoir peur de descendre sur la rivière avec Jaime le lendemain matin. Mais Armande me rassure : « Les Mamiwatas n’ont aucun pouvoir sur les Mundeles ! » 

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